La transmission
Le chercheur de mots continuait sa progression en direction du grand lac ; ses pensées s’envolaient comme le faisaient à l’horizon une nuage de flamands roses. Il revoyait cet homme robuste qui avait su trouver au fond de lui-même les mots véritables, ceux qu’on ne peut apprendre ; ils sont comme les fruits qui ne peuvent se déguster qu’à l’endroit même où il mûrissent.
Son cœur était donc plus léger que son pas quand il arriva au bord de l’eau. Il ressentit l’étrange satisfaction de ne pouvoir aller plus loin et décida de passer la nuit sur le rivage. Le vent retenait son souffle pour profiter du couchant. Le chercheur de mots eut le temps de s’installer confortablement avant que le ciel ne s’embrase ; la nature dans son ensemble s’appliquait à l’immobilité par respect pour ce spectacle céleste.
Un oiseau impertinent laissa échapper un cri, mais le silence fit taire immédiatement l’irrespectueux. L’heure où la lumière qui apaise baigne tout ce que l’œil peut percevoir ne pouvait supporter la moindre distraction. Chacun se devait de profiter de cette trêve divine pour respirer la vie, sans commentaire.
Pourtant, non loin de là, un homme lançait son filet à épervier. De toutes les pratiques de pèche, c’était incontestablement la plus gracieuse. Cette façon de faire tournoyer, puis de déployer le piège dans un geste ample et silencieux l’avait toujours émerveillé... Mais cette fois l’homme gesticulait, vociférait...
Peut-être un pécheur débutant pensa t-il.
Bien que par sa stature qui se découpait sur le ciel en feu on devinât un homme mûr. Il n’en fallait pas plus pour exciter la curiosité de notre voyageur, qui décida de s’approcher.
Le pécheur, certainement persuadé qu’il ne prendrait rien ce soir, avait d’ailleurs décidé de regagner la rive. Le chercheur de mots fut pratiquement à sa hauteur quand son embarcation toucha la terre ferme...
« A entendre ta contrariété, ce n’est pas aujourd’hui que je mangerai du poisson » dit il.
« Voilà vingt ans que je sors chaque soir pour jeter mon filet et jamais il ne s’était comporté de la sorte ! »
« Peut-être que tes pensées sont plus tortueuses et emmêlées que lui... »
« Tu ne crois pas si bien dire ! La saison des pluies s’est installée avec violence à l’intérieur de mon crâne, et elle ne m’accorde aucun répit. »
Il détailla davantage son interlocuteur : c’était un homme de taille moyenne à la musculature fine et saillante ; on le sentait vif et souple comme un serpent d’eau. Sa peau, cuite par le soleil, avait des reflets violets ; le lac, de toute évidence, avait façonné son corps. Des pommettes saillantes, des yeux profonds qui lui mangeaient le visage et une voix si grave qu’elle pouvait faire vibrer les entrailles de l’âme.
« Peux-tu me dire d’où vient ce trouble qui fait oublier à un pécheur l’usage du filet ? »
L’homme, sans la moindre hésitation, raconta son histoire :
« Ce matin, alors que j’avais beaucoup à faire avec les mailles déchirées, la femme qui donne un sens à ma vie s’est mise à tourner autour de moi. Elle bougeait comme un chat sauvage qui ignore s’il doit ronronner ou t’arracher les yeux... Je feignais de ne rien remarquer. Il faut te dire qu’elle est venue au monde un jour de tempête ; une tornade dont les anciens parlent encore et qui fut le premier air qu’elle respira... Inévitablement, cela laisse des traces. »
« Ton fils est bientôt un homme, me dit-elle, les filles du village commencent à lui faire les yeux doux ; il te faut lui parler de ces choses, lui expliquer la femme ! »
« Lui expliquer la femme ! Moi je veux bien lui expliquer la pèche, le vent du large, les courants mauvais ; mais comment lui expliquer ce que je comprends si peu ? »
Le chercheur de mots sourit. Dans son humilité, l’homme approchait pourtant la vérité : comment expliquer la femme ? Où trouver les couleurs pour en peindre les contours ? Un homme peut-il enfermer dans sa main le vent du sud ?
« Ce que tu sais sur la femme témoigne déjà d’une grande sagesse... » dit le chercheur de mots.
« Mais je viens de te dire que justement je ne sais rien ! »
« J’ai bien entendu. Mais sache que l’homme qui pense comprendre la féminité est un ignorant »
« Tu ne m’encourages pas beaucoup ! »
« Crois-tu vraiment que l’on ait toujours besoin de comprendre pour aimer ? Quand, le matin, la brume monte du lac, et que tu te complais à l’observer, est-ce l’eau qui la chasse ou le ciel qui l’aspire ? Sais-tu cela ? »
L’homme, qui ne s’était jamais posé ce genre de question, haussa les épaules.
« Pourtant, cet instant où les rêves des profondeurs montent vers les cieux, cette vision tu l’emporteras avec toi, le jour ou ta vie s’éteindra... Ne cherche donc pas à expliquer à ton fils la féminité : parle-lui plutôt de ce qu’elle évoque en toi, de ce que tu aimes, de ce qui te trouble, de ce qui t’est indispensable... Si tu es capable de décrire la brume, tu sauras lui parler du grand mystère féminin. »
« Je ne suis qu’un homme du lac et je n’ai que peu d’expérience en la matière, mais j’ai toujours considéré la femme comme une gourmandise céleste. J’ai le sentiment profond qu’elle est le repère dans la vie d’un homme ; l’élément de comparaison dont il a besoin »
« Je ne suis pas sûr de bien comprendre le sens de tes mots... »
Le regard de l’homme partit se perdre à l’horizon :
« Quand je travaille l’argile par exemple, pour que le résultat soit de qualité, il est indispensable que la terre qui prend vie soit parfaitement lisse. Pour cela, tu ne peux te fier qu’à la mémoire de tes mains, qui continuent l’ouvrage jusqu'à se souvenir de la douceur et de la finesse du grain de la peau de celle qui partage ta couche »
« Si tu manie le filet avec la même efficacité que la parole, je ne serais pas étonné que les poissons quittent ton rivage... »
La réflexion du chercheur de mots n’eut pas le moindre effet sur le pécheur, trop préoccupé par ses pensées profondes et par la crainte de transmettre à son fils une image déformée. Il avait trop vu d’hommes vivre à proximité de femmes sans en goûter le fruit, sans jamais en connaître l’ivresse. Lui-même s’était si souvent trompé, par oubli, par maladresse ou par pudeur... Un mot de trop, un geste de moins... comment transmettre ce qu’il effleurait à peine ?
L’obscurité qui avait, par courtoisie, attendu la dernière extrémité avant de s’installer totalement, donnait à leur conversation le poids des vérités éternelles. Les bruits de la nuit, quant à eux, profitèrent d’un moment de silence entre les deux hommes pour prendre place dans la noirceur et se faire oublier. Toute la vie alentour semblait manifester une attention intense à cette conversation dépouillée du moindre artifice. Quand le cœur des hommes s’exprime ainsi, la nuit elle-même écoute et s’en nourri...
Le chercheur de mots s’activa pour allumer un feu afin de saisir de nouveau le regard puissant, immobile et horizontal de son compagnon. Puis il dit :
« Mon ami, les mots qui sortent directement de ton âme colorent l’esprit de ceux qui les écoutent, et font naître des images à la manière de ces aliments oubliés qui te replongent instantanément dans l’univers de l’enfance. De quelle nature peut donc être ta peur ? »
« J’ai peur de ne pas être assez grand... »
« Crois-tu vraiment que tu vas bâtir l’enfant en quelques mots ? Voilà des années qu’il t’observe : ce que tu as tant de mal à exprimer, il le respire depuis son premier jour. Le sens profond de tes paroles est déjà en lui... »
Pour la première fois, il eut l’impression de lui avoir fait du bien.
« Tu as peut-être raison, mais vois-tu, ma femme a beaucoup insisté pour que je lui parle aussi des gestes de l’amour »
Sans même qu’il s’en rendre compte, ses mains s’arrondissaient sur des courbes invisibles.
« Est-ce par pudeur que tu crains de lui parler de la passion qui nait au bout des doigts ? »
« Je ne crois pas... Il n’y a chez moi ni gène, ni honte, simplement l’insurmontable difficulté de traduire par des mots le langage du corps. »
« Je crois que là encore il te faut éviter de commettre l’erreur de t’attarder sur le geste, mais davantage sur ce qui lui donne vie... Vois-tu, depuis des années que j’observe avec un grand plaisir les jeteurs de filet, cette danse millénaire, solitaire et silencieuse j’ai acquis cette certitude : chaque pécheur inscrit son propre mouvement entre le ciel et l’eau. Quand ton père t’a transmis cet art, que t’a t-il dit ? »
« Je me souviens juste de ces paroles : tu dois faire voler le filet. »
« T’a t-il enseigné avec précision la moindre position de tes mains, la façon de placer ton corps pour en trouver l’équilibre ? »
« Non. Il a simplement dit de faire voler le filet »
« As-tu eu besoin d’autre chose ? »
« Non. Je savais simplement que le geste se devait d’être gracieux s’il voulait être récompensé par le lac... »
« Crois-tu vraiment que les choses soient différentes pour le geste amoureux ? Il apprendra de lui-même. Insuffle-lui simplement le désir de la beauté, de la lenteur et celui de la douceur. Qu’il puisse, comme un musicien habile, accorder ses mains, ses lèvres, ses caresses et ses baisers, à tous les instruments de sa femme. Et sans le moindre doute il deviendra un pécheur et un amant capable de faire s’envoler le filet... Ne crains pas pour lui ; il a eu la chance d’avoir à ses côtés un homme véritablement grand en la personne de son père.
Chacun des deux hommes savait à présent que tout avait été dit et que tout ce qui suivrait serait désormais de trop... C’est pourquoi pas un mot de plus ne fut prononcé. Seul demeura le respect entre deux inconnus, qui éclairait l’endroit bien plus que la braise mourante.
Les paroles avaient passionné l’obscurité oublieuse qui n’en gardera que l’absolue nécessité de « faire voler le filet. »
Le chercheur de mots demeura plusieurs jours aux abords de ce grand lac qui communiquait avec la mer. Les hommes du rivage avaient au fond des yeux l’errance perpétuelle, celle des grands marins ou des voyageurs insatiables. Partout on sentait le départ, jusqu’au cœur de la nostalgie du retour.
Cette terre mettait tant d’énergie à imprégner la chair de ses enfants, consciente que beaucoup s’en iraient. Elle semblait façonnée par ces voiles gonflées vers le large qui la rendait plus désirable et par ces courants qui ramenaient les embarcations avec ce sentiment unique d’être aimée jusqu’à l’indispensable.
Le chercheur de mots s’imprégnait profondément de ce parfum contradictoire qui flottait de la cime des arbres aux creux des ventres arrondis des femmes. La nuit venue, on écoutait le conteur, mais la veille de son départ régnait dans le petit village une curieuse agitation : ce soir, le potier des rêves parlerait...
« Encore un colporteur de légende » se dit-il.
Mais quand il fut en présence de l’homme, son sentiment changea, car il s’exprimait comme personne.
Le « potier des rêves » accompagnait chacune de ses phrases de gestes d’une infinie précision et faisait apparaître des paysages et des personnages dans l’air chaud et humide de la nuit. Ses mains modelaient le néant, si bien que rapidement aucun des assistants n’aurait pu dire avec certitude qui, du geste ou de la voix, était le véritable support du récit.
Ce soir-là fit naître la silhouette d’une jeune femme nommée Amena.
Mais laissons plutôt le potier exercer son art...
La femme au visage déchiré resta longtemps dans l’esprit du chercheur de mots qui continuait sa quête. Il était à présent en vue d’un petit groupe de cases. Des habitations traditionnelles, faites de torchis et de chaume, bâties autour d’une petite cour centrale : bien qu’humble le petit village était d’une grande propreté. Sous un auvent, une femme écossait des arachides ; elle leva les yeux alors qu’il approchait.
« Sois le bien venu chercheur de mots. Les enfants m’ont annoncé ton arrivée, et j’ai préparé du thé à ton intention. »
Il fut flatté de susciter un tel intérêt. La femme était vêtue d’un pagne multicolore qu’elle portait avec l’élégance de la simplicité. Son visage dégageait une expression qui oscillait entre la douceur et la malice.
« Je me nomme Fatou, mais tout le monde ici m’appelle Mama Fatou. »
« Eh bien je te salue Mama Fatou, et je te remercie de ton hospitalité. »
A part cette femme, le village était désert :
« Les autres sont aux champs » dit-elle « moi je reste ici, car je suis la gardienne des rêves. »
A coté d’elle un petit lit de bois merveilleusement travaillé, attira son attention, comme il s’étonnait de le voir ainsi à l’extérieur elle lui dit :
« Ce n’est pas un lit ordinaire, il me vient de la mère de ma mère, il a été sculpté dans le bois qui dérive sur le fleuve. As-tu remarqué combien le fil de l’eau emporte les rêves des hommes qui le contemple ? Saches que ces rêves ne sont pas perdus. Ainsi, les arbres qui descendent le courant les transportent. Utilise ce bois pour faire un lit et tu obtiens un traqueur de songes qui te permettra de terminer tes rêves inachevés, de comprendre ceux qui t’échappent, et qui paraissent n’avoir aucun sens. »
Le chercheur de mots était on ne peut plus perplexe, ce qui faisait rire aux éclats la femme, qui se délectait du trouble qu’elle venait de faire naître.
« Tu devrais l’essayer.
Comme il paraissait hésitant elle dit d’un air moqueur :
« Le grand chercheur de mots aurait-il la crainte de s’endormir ? Tu dois bien avoir un rêve troublant dans un coin de ta mémoire ? »
Il hocha la tête :
« Depuis des années, quand vient la fièvre des marais, mon sommeil est agité par la même vision ; il s’agit d’un visage à la longue chevelure dont je suis incapable de discerner les traits. Quand je m’approche pour l’identifier, un vent se lève et le visage se dissout comme s’il était fait de sable ; alors commence pour moi une errance douloureuse, un sentiment de manque, une frustration terrible qui semble durer des années. »
« Reviens ce soir, tu auras peut-être la réponse à ta question. »
Le chercheur de mots but son thé en méditant sur la proposition. Il n’était pas certain de la nécessité de percer les mystères de nos rêves ; pourquoi violer les questions sans réponses de notre existence ? La femme respecta son hésitation et changea de sujet :
« Je te crois volontiers homme à apprécier le grand savoir et la saveur des mots justes. Si tel est le cas, tu trouveras à la sortie du village, sous le Baobab, un sage d’entre les sages. On vient l’interroger des confins du pays. Il pourrait extraire l’intelligence même du plus fou. »
Le chercheur de mots la remercia et traversa le village pour écouter ce clairvoyant. Il n’eut aucun mal à le trouver : En effet une petite foule était là, rassemblée en demi-cercle pour entendre son conseil. Il se joignit à elle. Un jeune homme prit la parole. Il avait le regard fier et déterminé. Il se tenait debout, une arme de jet à la main.
« Je voudrais devenir un grand chasseur, mais les avis son partagés sur la nature de l’animal à abattre pour être accepté comme tel. Je voulais donc te questionner à propos de l’adversaire qui assurera ma réputation.
Du premier coup d’œil, on pouvait remarquer que si le jeune homme avait le verbe haut, il était plutôt malingre. Il ne possédait ni la stature, ni la vivacité nécessaires pour sortir vivant du moindre affrontement avec une quelconque bête sauvage. Lui conseiller de ne pas abandonner son projet revenait à le condamner à une mort certaine. Le chercheur de mots était curieux de savoir comment le vieil homme allait s’y prendre pour ne pas blesser publiquement son jeune auditeur.
« Ce que tu dois tuer n’est pas un animal, mais un homme. Tu dois tuer un homme versé dans l’art de la musique. »
Puis il marqua un long silence pour observer le jeune homme, qui visiblement était fort troublé. Toutefois, par respect, il ne se précipita pas pour questionner le vieillard.
Enfin n’y tenant plus il lui dit.
« Je désire la renommée d’un chasseur et non celle d’un criminel ; je ne puis verser le sang d’un homme pour ce simple objectif. »
« C’est pourtant ce qu’il te faudra faire. Vois tu mon jeune ami, depuis bien des années que j’observe mes semblables, j’ai acquis une certaine expérience en ce qui concerne leur devenir, et je puis t’assurer que jamais je n’avais été en présence d’un homme qui possède à ce point les qualités rares et indispensables pour devenir un très grand musicien. C’est pourquoi si ton désir est de chasser, il te faudra tuer ce grand artiste que tu portes en toi. »
Le regard du jeune homme brillait d’une fierté qui laissait présager que la redoutable sagesse avait eu raison de la fougue juvénile.
« S’il te plaît, ajouta le clairvoyant, laisse moi te donner le nom d’un de mes maîtres, capable de prodiges dans l’art de la musique. Vas le trouver et ensuite suis le chemin que tu auras choisi. »
Le jeune homme inclina la tête. Les yeux du vieillard devinrent plus malicieux encore : il avait gagné.
Une jeune femme se leva à présent pour prendre le parole. L’air se chargea d’un parfum de vanille. Le chercheur de mots se dit qu’il s’agissait simplement du vent gourmand qui prenait plaisir à glisser sur elle. Elle était belle comme la promesse d’un amour.
« Toi qui détiens la sagesse et la profondeur du savoir, peux-tu me dire comment lutter contre la fragilité de nos sentiments, de nos amours, de nos amitiés afin qu’ils ne se brisent ni ne s’évaporent ? »
Le vieil homme soupira et dit :
« Celle qui se pose cette question à déjà fait la moitié du chemin. Mais il faut d’abord que tu saches que la solidité n’est en rien un gage de durée. A cet instant, il saisit un petit outil laissé à même le sol près de lui. Vois-tu le manche de cette hache ? Il a été taillé dans le meilleur acacias ; il est dur comme du métal. Pourtant, bien que robuste, il faut le changer régulièrement. »
La jeune femme ne voyait pas encore où il voulait en venir.
« Par contre poursuit il, tu portes autour de ton cou un splendide collier de corries. »
Du premier coup d’œil il avait remarqué qu’il s’agissait d’un bijoux ancien. En effet les coquillages étaient polis par la délicate caresse de ce troublant mouvement sur la poitrine de plusieurs générations de femmes.
« Il me vient de la mère de ma mère, et ma fille le portera.»
«Peux-tu m’expliquer dit le vieil homme, comment un bijou de cette finesse peut ainsi passer l’épreuve du temps? »
«C’est simplement du fait de l’attention que nous lui accordons. »
«Tu as bien parlé, comprends donc que nos sentiments obéissent aux même règles. Ce n’est pas la solidité qui les fait perdurer mais le soin que nous leur apportons. Chacun peut lire sur ton âme que tu fais cela déjà avec beaucoup d’application. C’est pourquoi, contente-toi de vivre et n’encombre pas ton cœur de pensées d’ébène.
La jeune femme le remercia. Il n’y avait plus rien à ajouter. Le chercheur de mots ressentait un véritable plaisir à écouter cet homme qui respirait la sagesse et l’intelligence.
Mais tout à coup les enfants, qui jusque là avaient observé un silence sans faille, se mirent à le presser :
«Raconte nous une histoire, une de celle qui rend les hommes plus beaux, plus généreux, plus humains.»
Le vieil homme fit mine de réfléchir, de puiser dans les confins de sa mémoire, le récit qui transformerait à jamais la vision de son auditoire, alors qu’il était parfaitement préparé. En effet le conteur est un artiste qui peint à même le vent. Chacune de ses paroles, de ses respirations, chacun de ses silences, se doit d’avoir la même précision que le pinceau sur la toile. Quand il eut la conviction que tous étaient suspendus à ses lèvres, il commença.
« C’est une histoire racontée par les chemins de poussières, où se perdent les hommes à la recherche de l’inaccessible. Elle nous vient des grandes plaines du nord où vivent des princes de haut rang, des bâtisseurs d’empires, qui affichent leur puissance par l’étendue de leurs terres, la taille de leurs troupeaux, mais aussi par le nombre de leurs épouses. L’un d’entre eux pourtant n’avait qu’une seule femme, et s’il n’était pas la risée de tous les autres, c’était uniquement le fait de la crainte qu’il inspirait. Depuis sa jeunesse il n’avait vécu que dans la lumière d’une seule épouse. Si parfois ses yeux se posaient sur une autre troublante féminité, le trouble ne parvenait jamais à son cœur.
Il avait passé la moitié de sa vie à tenter de la comprendre, et il était résolu à consacrer le temps qui lui restait à accepter qu’elle garde la plupart de ses mystères.
Pourtant, un matin où le ciel tourmenté tentait de le prévenir, elle lui dit :
« Pour l’amour que tu m’as donné, cet amour puissant et exclusif, je viens te remercier. Tu as rempli ma vie, tu m’as honorée comme personne, bravant ta famille et tes amis. »
Les yeux de la femme devenaient sombres et gris comme l’horizon, ce qui ne présageait rien de bon. Lui retenait son souffle, déjà conscient du poids de cet instant sur le reste de son existence.
Elle poursuivit :
« Je me suis de tous temps appliquée à tenir mon rang. Les regards des autres glissaient sur ma jeunesse et sur ma beauté, je peux même t’avouer aujourd’hui que j’y prenais parfois plaisir ; mais à mesure que le temps s’installe sur mon visage et sur mon corps il m’impose cette évidence : tu te dois de prendre une épouse plus jeune ou tu perdras ta crédibilité. Tu ne peux te conduire éternellement en ignorant les coutumes de nos pères.»
«Je n’ai que faire d’une autre femme. Et quant à leurs traditions, elles pourraient s’amonceler jusqu’au ciel que cela ne changerait rien.»
«S’il te plaît mon époux, ne me rends pas les choses plus difficiles. Ce qu’il faut que tu saches également, c’est qu’à présent je suis incapable de te partager avec une autre. C’est pourquoi je vais partir par un chemin que tu ne connais pas.»
C’est à cet instant qu’il ressentit ce sentiment terrible qu’il ne possédait ni les mots, ni les gestes, ni le pouvoir de la faire renoncer. Il tenta juste de gagner un peu de temps et lui demanda de différer son départ. Elle ne répondit pas, sourit, puis lui donna un baiser pour mettre un point final à leur conversation. Un baiser aussi doux qu’inutile car il était bien incapable d’ajouter le moindre mot. Il savait au fond de lui qu’il ne pourrait la retenir. Il tenta de se rassurer en se disant qu’il la retrouverait rapidement et qu’il parviendrait à la conquérir de nouveau. Le jour même elle disparut sans le moindre bagage. Elle n’emporta rien.
Il envoya donc ses serviteurs aux quatre coins du pays, dans sa parenté, chez ses amis, dans tous les lieux où elle pouvaient se rendre, sans le moindre résultat. Elle s’était évaporée sans laisser la moindre trace. Dans ses nuits sans sommeil, il repensait à leur dernière conversation, y cherchant le plus petit indice, la plus insignifiante indication qui lui aurait échappée. Une phrase raisonnait en lui :
« Je m’en vais par un chemin que tu ne connais pas »
Comment pouvait-elle dire cela, lui qui avait parcouru le pays tant de fois. Ce chemin qu’il ignorait se nourrissait de son sommeil.
Mais une nuit, alors que l’absence était plus épaisse encore que l’obscurité, il comprit. Elle était partie sans rien emporter : ni toilettes, ni bijoux, sans le moindre objet de valeur. C’était cela le chemin qu’il ne connaissait pas ; c’était celui de la pauvreté, du dénuement. Il se devait de le suivre à son tour s’il voulait la retrouver. Sa décision fut immédiate et sans appel. Il ne se retourna même pas quand il franchit les portes de sa somptueuse demeure. Seul, sans argent ni monture, il se laisserait guider par cet unique désir de la rejoindre.
Cet homme dont en enviait tout, jusqu'à l’ombre sur le sol, se retrouva brutalement dans la vie d’un errant. Lui qui avait goutté le faste et la soie circulait en haillon, un bâton de pèlerin à la main. Lui qui avait été enseigné par les grands penseurs apprenait à présent la sagesse de la poussière et des chemins infinis. La barbe qui mangeait son visage amaigri poussait à la vitesse de son humilité nouvelle. Mais dans ses yeux la même flamme, intacte, indestructible, qui luisait tout au long du jour. Il ne pouvait s’offrir le luxe de douter. La terrible morsure de la faim le nourrissait, l’attente lui offrait la patience, et la pauvreté, le sens de l’essentiel. Cette fuite en avant donnait une dimension inconnue à sa vie et à son amour.
Un matin, il fut éveillé par une étrange fébrilité. Une sorte de message qui lui venait de l’intérieur. Il était indistinct mais avait la puissance de la survie. Il eut soudain l’étrange certitude que son errance touchait à sa fin. Ce jour-là, il marcha sans prendre la moindre nourriture ni s’accorder un instant de répit. Il traversa un petit village et se dirigea sans la moindre hésitation vers une modeste habitation un peu à l’écart. Bien des fois il avait cru apercevoir son visage au détour d’un chemin ou dans la foule d’un marché. Chaque jour, il implorait le vent du lui apporter un peu du parfum de sa peau. A l’instant même, il se surprenait à humer l’air chaud pour recevoir la confirmation de ce qu’il ressentait dans sa chair : la confirmation de sa présence.
A mesure qu’il approchait de la minuscule demeure de torchis, il en fixait intensément la porte ; cette dernière lui apparut comme solidaire de sa vie ; s’ouvrant sur son avenir. Le temps semblait fuir devant lui, donnant à cet instant l’illusion d’être suspendu dans le néant. Alors que les forgerons de ses tempes redoublaient de vigueur, une femme sortit avant qu’il ne puisse signaler sa présence. Dans l’éclair d’un regard tous deux se reconnurent, sans le moindre doute. Mais dans le même temps ils choisirent ensemble de feindre de l’ignorer. Pourquoi ? Aucun d’eux ne pu jamais en donner la véritable raison.
« Je suis étranger, j’espérais que tu pourrais préparer pour moi un repas. Je te paierai bien entendu.»
« Si tu es capable de te contenter de peu, tu pourras te restaurer. Dans le cas contraire, il te faudra passer ton chemin.»
« J’ai appris depuis un certain temps déjà à ne plus être exigeant. »
«Tu fais bien. C’est une qualité indispensable pour un homme qui vit dans ce pays.»
Il prit place sur une pierre plate, tandis qu’elle s’affairait à cuire du manioc. Les mots qui sortaient de la bouche de l'homme avaient l’accent des banalités éternelles, mais ses yeux ne parvenaient aucunement à tricher. Ils se posaient sur elle, avec le poids de l’affamée tendresse, celle de la chaîne qui contemple le vol d’un oiseau.
«Tu ressembles à un homme que j’ai connu jadis, et que j’ai aimé comme on peut aimer la vie au moment où elle se détourne de nous.»
«J’ai peut-être rencontré cet homme.»
«Comment peux-tu dire une chose pareille? »
«Cet homme, qui t’a perdu et qui est passé de la lumière vive aux ténèbres absolus, n’a pu devenir qu’un errant ; et j’ai connu la plupart d’entre eux en ce pays. Celui auquel je pense était un marcheur infatigable car disait-il son corps ne portait que la moitié de son âme, l’autre moitié se cachant au creux de tes mains.»
Elle sourit. Il n’avait rien perdu de son talent à faire chavirer le cœur des femmes. Elle sentait le sien vivre à nouveau, comme un souffle sur une braise qui ne veut surtout pas s’éteindre. Puis vint l’inévitable moment où la parole de l’homme s’ajusterait à son regard. Il faisait des efforts considérables pour retarder cet instant où le cri de toute une vie devait se traduire par un imperceptible murmure. Il s’était pourtant préparé à cette ultime rencontre. Les mots qu’il avait choisis, qu’il avait apprivoisés en les criant à tous les vents, ces mots puisés à la source même de son âme, se moquaient de lui et l’abandonnaient... Les belles phrases des poètes s’étaient tues. Seules demeuraient celles des petits enfants.
« Tu étais tellement loin ! »
Elle ferma les yeux et sur le même ton elle murmura :
« Tu as été tellement long... »
L’histoire s’arrête là, car il plaît au conteur de laisser à chacun le soin de la terminer. Se sont-ils aimés dans la pauvreté et la simplicité ? Sont ils retournés à leur existence première ?
Le décor n’a décidément que peu d’importance.
Cet après midi s’était enfuie comme tirée par un arc puissant. Le charme des paroles du clairvoyant semblait avoir le pouvoir de figer la course du temps. Mais tout cela n’était qu’illusion et déjà le soleil rougissait la plaine.
Le chercheur de mots retourna donc auprès de « Mama Fatou » après avoir pris congé de l’assistance et du vieil homme ciseleur de la sagesse véritable.
«Mama Fatou» l’attendait. Elle avait préparé un repas à son intention, ce qui réjouit notre homme, mis en appétit par cette longue écoute et cela d’autant plus que sa cuisine dégageait un fumet à faire saliver une statue d’argile.
«Le sage a t-il bien parlé demanda t-elle? »
«Il a parlé juste et de façon bienfaisante. C’est une bénédiction de Dieu d’avoir dans son entourage un tel homme.»
L’obscurité prenait lentement ses aises. Les paroles du clairvoyant flottaient encore un peu dans l’air chaud, chassées peu à peu par le cri des oiseaux. Comme une jeune femme qui s’éveille et s’étire après une douce nuit de sommeil, la terre rouge se laissait aller à ce semblant de fraîcheur. Elle qui s’était protégée tout le jour par peur de la brûlure du soleil laissait à présent s’échapper des parfums qui trouvaient leur place instantanément dans la mémoire des hommes. Sans même en prendre conscience, le chercheur de mots fit glisser sa main sur le sol et le toucha avec la délicatesse de la gratitude.
La lune montante donnait à l’endroit une lumière irréelle. Les ombres devenues reines prenaient possession des lieux. Dans la demi-obscurité il percevait les yeux pétillants de Mama Fatou qui se languissait de le voir essayer le traqueur de rêves. Il lui dit donc :
«Crois-tu que le moment soit bien choisi pour finir un songe ? »
« C’est le moment idéal, répondit la femme avec empressement »
Il s’allongea donc sur le petit lit et laissa son esprit aller à la dérive. Rapidement son corps devint lourd comme le tronc d’un arbre gorgé d’eau. Il sombra dans un sommeil opaque qui commença par le rêve de la fièvre des marais. Il revit le visage de la jeune fille mais cette fois, alors qu’il s’approchait, il put le contempler un instant avant qu’il soit emporté par le vent. Ce visage lui était familier et il ne fut pas étonné de le reconnaître. A croire qu’il avait toujours su à qui il appartenait. La jeune femme, issue de la même matrice que lui, avait son sang. Elle lui avait tellement manqué ! Tous ces jours à attendre...
Il se réveilla en sursaut.
« Alors, as-tu vu la femme ? Dit son hôtesse ; sais-tu qui elle est et pourquoi tu l’as tant cherchée ? »
Le chercheur de mots n’était pas un homme à parler facilement de ses cicatrices passées. Il préféra lui sourire et lui dit gentiment :
« La lumière de la lune te va bien Fatou »
Elle respecta son silence et fut touchée par sa façon de lui parler.
« Tu me regardes comme on regarde une femme... cela faisait si longtemps ! »
« Mais tu es une femme. Une belle femme »
« Tu ferais mieux de dire une vieille femme ! »
«Sais-tu que mes yeux ont souvent contemplé toutes sortes de beautés ? peu d’entre elles distillaient la féminité comme tu sais le faire »
« Chercheur de mots, tu n’es qu’un menteur et un charmeur, mais cela fait du bien »
Il posa calmement ses yeux sur elle et dit :
« Fatou, tu sais bien que je n’ai pas le temps de te mentir... »
Pardon? Eh oui, l'île de beauté était pour cet homme l'un
des tops !!! Caractère, paysages magnifiques entre mer et montagne.
Mer, montagne d'altitude,villages pittoresques, routes
sinueuses (viroleuses à souhait pour les motards!).
La plage au bas de NONZA
Beaucoup de cochons sauvages et de sangliers en Corse... comme ici dans mon assiette.